Trop d'information?

L’accès à l’information en temps réel marque une nouvelle ère pour les affaires et l’économie

L‘édition du dimanche du New York Times contiendrait plus d’information que ce à quoi le commun des mortels pouvait avoir accès durant toute sa vie au XIXe siècle. De nos jours, la technologie moderne permet aux entreprises et aux investisseurs d’en savoir plus sur tout et plus rapidement que jamais. Non seulement ils ont l’information, mais ils ont les outils pour l’analyser et pour agir. L’information est devenue à ce point importante que le prestigieux magazine The Economist affirmait récemment ceci :

« L’information devient la nouvelle matière première des entreprises : une ressource économique presque au même titre que le capital et la main-d’oeuvre. »

Les entreprises peuvent déceler les tendances comme jamais auparavant. Elles peuvent réagir immédiatement et s’ajuster en prenant des décisions concernant les stocks, la production et la chaîne d’approvisionnement, qui sont mises en oeuvre en quelques touches de clavier.

La première récession SAP

La dernière récession est un excellent exemple de la façon dont l’accès à l’information en temps réel a influencé la prise de décision des entreprises et par la suite l’économie mondiale.

La crise du crédit de 2007 et 2008 a entraîné la chute de géants de la finance comme Lehman Brothers et le sauvetage d’autres titans vacillants comme AIG. Tout au long de 2008, la récession s’est installée et la confiance s’est transformée en peur, tandis que les consommateurs réduisaient naturellement leurs dépenses. La demande mondiale et le commerce ont plongé, ce qui a poussé les entreprises à réduire rapidement leurs commandes et leur capacité et entraîné un ralentissement de la croissance, de l’emploi et des ventes. Cette combinaison de facteurs a mené à la pire crise économique mondiale en sept décennies.

Ce déclin subit du commerce et ses répercussions ont été jugés à ce point exceptionnels que certains ont parlé de la première « récession SAP », en référence au populaire logiciel de gestion intégrée des entreprises SAP et autres OracleMD, qui permettent aux entreprises de voir en temps réel comment se portent les affaires et d’apporter des changements rapides à la chaîne d’approvisionnement, aux stocks et aux autres fonctions de gestion.

Selon la société de recherche et de services financiers de Hong Kong GaveKal, les chefs d’entreprise ont été témoins du ralentissement de leurs activités en temps réel et ils se sont ajustés très rapidement aux nouvelles réalités économiques par des compressions immédiates et radicales dans les coûts, les stocks et la main-d’oeuvre. De l’avis de GaveKal, jamais dans l’histoire les réductions dans les dépenses d’investissement et la maind’œuvre n’avaient été aussi rapides.

L’effet papillon

Les répercussions des décisions de gestion prises durant la récente récession peuvent être assimilées à la théorie de l’« effet papillon », que l’on attribue à l’origine au mathématicien Edward Lorenz. Dans un article de 1972 intitulé « Un battement d’aile de papillon au Brésil peut-il déclencher une tornade au Texas? » [traduction]

Lorenz suggérait que même une chose aussi insignifiante que le battement d’aile d’un papillon ou une perturbation relativement mineure dans l’atmosphère pouvait avoir un effet aussi puissant que déclencher ou empêcher une tornade.

L’effet papillon est censé décrire la « dépendance sensitive » par rapport aux conditions initiales décrites dans la théorie du chaos, à savoir que des petits changements dans les conditions initiales peuvent avoir une incidence considérable sur le comportement à long terme du système.

De la même façon, est-ce qu’une seule décision de gestion prise à partir d’information obtenue en temps réel et d’outils d’analyse de pointe peut influencer l’économie mondiale? L’exemple hypothétique d’une grande multinationale américaine de produits électroniques de détail montre que c’est possible.

Comme notre détaillant utilise un système d’approvisionnement « juste à temps », il peut réagir et s’adapter rapidement à un changement dans le climat des affaires. Voyons par exemple ce qui se passe si, à l’examen des dernières tendances, le détaillant juge que la demande de lecteurs DVD en magasin faiblit.

Comme l’entreprise passe ses commandes de lecteurs DVD environ six semaines avant que ceux-ci se retrouvent sur les tablettes, elle doit prédire la demande six semaines à l’avance. Dans ce cas-ci, l’information recueillie par l’entreprise indique que la demande va diminuer, un ralentissement de l’économie incitant les consommateurs à réduire leurs dépenses. On décide donc de réduire la quantité commandée auprès d’un fabricant japonais de produits électroniques de marque.

Le fabricant de DVD réagit à son tour rapidement en commandant moins de pièces fabriquées en sous-traitance comme des semi-conducteurs utilisés pour construire des lecteurs à son usine d’assemblage en Chine.

Ces semi-conducteurs sont produits par un important fabricant mondial de circuits intégrés de Taïwan, qui maintenant n’a plus besoin de la nouvelle machinerie récemment commandée et qui annule donc sa commande.

Soudain, son carnet de commandes étant moins rempli, le fabricant de machinerie n’a plus besoin d’autant de pièces et de matériaux, qui sont produits partout dans le monde, ce qui l’amène aussi à réduire son effectif.

L’histoire se répète tout au long de la chaîne d’approvisionnement. Les commandes sont annulées, la croissance stagne, des compressions sont effectuées et des emplois sont perdus.

Et ce n’est pas tout. Cela signifie que moins de produits finis, de pièces et de matières premières sont expédiés partout sur la planète. C’est autant d’affaires en moins pour les sociétés de transport, de traitement des commandes et autres entreprises liées.

En simplifiant, la décision de réduire les stocks prise par un seul détaillant a eu un effet multiplicateur à l’échelle mondiale, puisque tous les intervenants le long de la chaîne d’approvisionnement sont touchés. Les risques du modèle, c’est que les entreprises réagissent de manière excessive à l’information et amplifient le problème, mais l’inverse est également vrai, à savoir que lorsque la demande augmente, il faut plus de pièces et de matériaux, ce qui entraîne une reconstitution des stocks. La vigueur économique mondiale actuelle est en partie soutenue par la demande croissante dont témoignent les taux de reconstitution des stocks et d’utilisation de la capacité. Toutefois, jusqu’ici les stocks suffisent à peine à répondre à la demande finale, ce qui laisse croire que d’autres effets positifs continuent de s’exercer. Même si comme à chaque reprise, il y a des facteurs défavorables qui peuvent nuire à la croissance, beaucoup de signes de vigueur subsistent.

Pas une répétition de 2008-2009

Il y a un vieil adage qui dit que les marchés se plaisent à surmonter un mur d’inquiétudes. Les inquiétudes actuelles concernent la Grèce, le minuscule pays européen avec d’énormes problèmes budgétaires, ainsi que la crise plus vaste de la dette souveraine qui secoue d’autres pays de la zone euro, notamment le Portugal, l’Irlande et l’Espagne, et maintenant peutêtre aussi la Hongrie.

Parmi les autres facteurs d’inquiétude, il y a le déversement de pétrole dans le golfe du Mexique, le retrait des mesures de relance budgétaire et les conséquences de la hausse des taux d’intérêt, qui pour plusieurs ne fait aucun doute.

La volatilité et les hésitations actuelles du marché ressemblent davantage à une pause comme on en voit souvent durant la phase de reprise. Les indicateurs économiques favorables se multiplient, notamment sur le plan du commerce international, de l’activité manufacturière, des stocks et des bénéfices des entreprises, attestant de la vigueur et de la durabilité de la reprise et donnant à entendre qu’elle repose sur des bases solides. Après une ascension rapide par rapport aux creux de mars 2009, il est normal que les marchés cherchent à consolider les gains ou même traversent des périodes de correction, pour ensuite épouser davantage le rythme de croissance de l’économie sous-jacente.

Notre tendance à voir tout ce qui va mal

Malgré toutes les données positives et les progrès apportés par l’accès à l’information en temps réel, nous avons tendance à rester fixés sur ce qui va mal. Cette importance accordée aux données négatives peut entraîner une interprétation excessivement pessimiste des fondamentaux de l’économie mondiale et occulter certains éléments plus positifs. Comme le faisait remarquer l’économiste et politologue autrichien Joseph Schumpeter :

« Les visions pessimistes sur à peu près tout sont toujours perçues comme plus érudites que les visions optimistes. »

Les scénarios de récession à double creux sont souvent évoqués lorsque les reprises enregistrent des passages à vide, pourtant les épisodes de consolidation et d’effacement des gains sont fréquents durant une reprise. L’économie mondiale reste très prometteuse et viable, comme le montrent les révisions à la hausse des prévisions de croissance par la Banque centrale européenne, l’Organisation de coopération et de développement économiques et le Fonds monétaire international. En Amérique du Nord, les résultats positifs de l’indice des indicateurs économiques avancés – un indice conçu pour prévoir les tendances de l’économie mondiale – permettent d’envisager une croissance soutenue. De plus, les gains dans la fabrication, la production industrielle et l’utilisation de la capacité sont aussi des signes de fermeté.

Utiliser l’information à bon escient

Même si l’abondance d’information nous permet aujourd’hui d’analyser et d’approfondir davantage, cela ne justifie pas la prépondérance accordée à certaines données et ne garantit pas que les décisions des analystes soient toujours les bonnes. En fait, cela ne fait que renforcer l’importance de l’information et de la prise de décision.

Manifestement, tous les événements n’ont pas des conséquences mondiales durables et tous les facteurs défavorables n’ont pas un effet aussi perturbateur qu’il n’y paraît à première vue. L’accès à toute cette information exige donc aussi de savoir en faire un bon usage. La prise de decision doit être informée et rationnelle, malgré notre propension à rechercher l’information qui vient confirmer ce que nous pensons déjà. En conséquence, il faut remettre en question le consensus et les idées préconçues. Les entreprises et les investisseurs doivent aussi se poser des questions importantes sur l’information à laquelle ils ont accès et savoir faire la part des choses avant de prendre des décisions en se fiant à cette information.

Pourquoi le problème grec est un événement, pas une nouvelle réalité économique

Oui, la Grèce a des problèmes. Non, nous n’assistons pas à une répétition de 2008 et 2009. D’abord, la Grèce compte pour seulement 2 % du PIB total de l’Europe et ensuite, les autres pays en difficulté comme le Portugal, l’Italie et l’Espagne représentent ensemble une part relativement modeste de l’activité économique du continent.

Ce qui est encore plus révélateur, c’est la conjoncture mondiale. Les problèmes en Europe surviennent à un moment où l’économie progresse en général ailleurs dans le monde.

  • Certains pays développés se remettent de la récession beaucoup plus rapidement que ce que de nombreux observateurs avaient prévu. L’économie canadienne croît à un rythme annualisé de 6,1 %.
  • Les économies de nombreux marchés émergents progressent à un rythme plus rapide encore (la croissance de la Chine a atteint 11,9 % au premier trimestre de 2010 et celle de l’Inde, 8,6 %).
  • L’économie est en expansion, contrairement à 2008, ce que confirme la révision à la hausse des prévisions du Fonds monétaire international, de l’Organisation de coopération et de développement économiques et de la Banque centrale européenne.
  • Le système bancaire est en bien meilleure santé financière qu’en 2007 et 2008.
  • Les risques actuels liés à l’endettement des gouvernements sont beaucoup plus transparents qu’ils ne l’étaient dans le cas des produits exotiques comme les prêts hypothécaires à risque élevé et les autres dérivés aux acronymes obscurs – CDO, CLO, etc.
  • Le levier financier est beaucoup moins important dans le système actuel.
  • Les revenus et les bénéfices des entreprises augmentent dans un grand nombre de secteurs de l’économie et les entreprises sont plus solides, ayant profité de la reprise pour accroître leurs liquidités et leurs autres actifs liquides.

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