Questions d’investissement > Quatrième trimestre 2011
Ces derniers temps, l’économie mondiale donne l’impression de ne pas être aussi « mondialisée » qu’on aurait pu le croire. Pendant que l’Europe craint de tomber en récession, l’économie américaine semble reprendre du mieux. Certains pays émergents retrouvent un rythme plus normal après avoir affiché une croissance record, tandis que d’autres maintiennent des taux de croissance qui font l’envie des pays développés.
Pourtant, il ne faut pas se fier aux apparences : ces divergences sont le signe de changements structurels profonds qui déboucheront sur une économie mondiale plus équilibrée et mieux diversifiée. L’activité économique sera mieux répartie entre les différents joueurs, qu’il s’agisse de pays ou d’entreprises. On devra aussi repenser notre manière d’investir.
L’économiste et auteur à succès Thomas Friedman appelle ce phénomène « aplatissement » dans son livre à succès intitulé La terre est plates : Une brève histoire du XXIe siècle. M. Friedman affirme qu’une série de changements structurels animés par une révolution des communications et des technologies de l’information produira un effet aplatissant sur l’économie. Mais au lieu de rendre le monde plus homogène, elle renforcera des pays et des régions qui sauront se tailler une place sur l’échiquier économique mondial.
Bien entendu, M. Friedman n’est pas le seul tenant de cette théorie. D’autres l’appellent « nivellement » ou « arbitrage » mondial. Certains l’apparentent au phénomène de la gravité : des économies sont ramenées sur terre pendant que d’autres s’élèvent.
De récents événements comme la crise européenne et la lutte de certains pays pour s’imposer sur l’échiquier mondial accélèrent le changement structurel. L’écart entre les pays développés et les pays en développement s’amenuise, puisque les premiers doivent composer avec une croissance au ralenti, tandis que les seconds présentent une nouvelle capacité de résister aux crises et autres ralentissements économiques.
Le déplacement du pouvoir économique de l’Occident vers l’Orient est l’une des tendances lourdes qui contribuent à l’aplatissement du terrain sur lequel se joue la concurrence mondiale. Mais les pays orientaux, menés par la Chine et l’Inde, ne sont pas les seuls concernés. D’autres pays sont aussi en train de réaliser leur potentiel, dont le Brésil, qui a récemment été désigné sixième économie au monde alors qu’il occupait la 11e place il y a dix ans seulement. Et maintenant, nous attendons l’émergence d’autres puissances qui, selon bon nombre d’économistes, pourraient bien être de grands pays d’Afrique.
Pourquoi ce phénomène se manifeste-t-il maintenant? Ces dernières années, les règles du jeu ont été changées par l’arrivée d’Internet, la réduction du coût des communications vocales et une évolution politique qui a favorisé l’ouverture des frontières. Les capitaux et le capital intellectuel circulent librement dans le monde. De plus, la collaboration et les échanges de connaissances permettent aux entreprises de produire là où la main-d’œuvre coûte le moins cher. Mais la qualité compte aussi. En fait, les économies émergentes, si elles veulent rattraper les économies développées, doivent optimiser leur utilisation du capital et du travail. L’économie chinoise a longtemps été dépendante des exportations, mais c’est moins vrai aujourd’hui. Ce qu’il faut comprendre, c’est que la Chine et d’autres marchés émergents peuvent maintenant compter sur une classe de consommateurs qui est capable de soutenir l’économie nationale. Grâce à la progression et à l’égalité des salaires, à l’urbanisation, au développement d’une classe moyenne, à un meilleur niveau de vie et à une démographie favorable, ces économies sont sur une trajectoire de croissance intérieure durable.
Dans un rapport récent, MasterCard Worldwide prédit qu’entre 2012 et 2016, les marchés émergents ajouteront en moyenne 1,2 billion de dollars US en dépenses de consommation à l’économie mondiale chaque année, tandis que les marchés développés n’en ajouteront que 700 milliards.
Le même rapport note également que la consommation domestique dans les marchés émergents équivaudra plus ou moins aux deux tiers de celle des marchés développés d’ici 2016, alors qu’elle n’en représentait que le quart en 2008.
Les économies émergentes sont plus liées entre elles et moins dépendantes des pays développés. La mention « Fabriqué en Chine » veut souvent dire que l’article est produit dans ce pays avec des composantes importées d’autres pays asiatiques. Quinze pour cent des exportations brésiliennes – en général des produits de base – partent vers la Chine, contre près de zéro pour cent il y a dix ans. La Chine est maintenant la plus grande consommatrice de produits de base, et la consommation intérieure dans ce pays est à la hausse. Par exemple, il se vend aujourd’hui davantage de Bentley en Chine qu’à Londres.
Les changements structurels mondiaux sont si profonds que les meneurs d’aujourd’hui devront céder leur place. Les États-Unis demeurent la plus grande économie au monde, mais plus pour très longtemps. Bon nombre d’experts prévoient que la Chine s’emparera de la première place d’ici 10 à 20 ans. L’Inde est actuellement dixième et devrait avancer à la cinquième position d’ici dix ans. L’effritement de l’hégémonie économique américaine est amorcé depuis plusieurs années. Aujourd’hui, les États-Unis comptent pour 17 % de la croissance du PIB mondial comparativement à 35 % pour les marchés émergents. Dans les années 1990, les États-Unis se situaient à 42 %, et les marchés émergents, à 14 %. Le magazine The Economist prévoit que les marchés émergents compteront pour les deux tiers de la production mondiale en 2030.

Le déplacement en cours des plaques tectoniques de l’économie mondiale ne veut pas nécessairement dire que les pays que nous considérons aujourd’hui comme développés s’appauvriront ou verront leur niveau de vie baisser. Des économies comme celle des États-Unis continueront de croître et de s’élever dans la chaîne de valeur grâce aux progrès technologiques, au capital intellectuel, à l’innovation et à la recherche et développement, mais dans un avenir prévisible, leur rythme de croissance devrait rester à la traîne de celui des pays émergents.
La nouvelle donne économique ne signifie pas non plus que les pays développés seront systématiquement relégués au second rang. Certains pays émergents pourraient en effet avoir de la difficulté à maintenir leurs avantages concurrentiels. En Chine, par exemple, les travailleurs réclament de plus en plus leur part du gâteau, et les salaires y progressent de 15 à 20 % par année. Les multinationales cherchent donc d’autres solutions, parmi lesquelles le rapatriement de leur production aux États-Unis ou dans d’autres pays développés, notamment lorsque leurs coûts de transport sont en hausse ou s’ils peuvent produire plus efficacement sur leur marché national.
Ces mouvements de flux et de reflux demeureront une caractéristique essentielle de la restructuration de l’économie mondiale. Ce qui est efficace pour une économie ou une entreprise aujourd’hui pourrait ne plus l’être dans dix ans. Les pays et les entreprises détermineront leurs avantages concurrentiels aux niveaux national et international. Les pays et les entreprises dotés d’une gouvernance solide sauront s’adapter, et l’on assistera à un rééquilibrage de la productivité du capital et du travail à l’échelle mondiale.
Dans une certaine mesure, les règles de l'investissement seront réécrites. Les investisseurs se soucieront de moins en moins du pays de résidence des entreprises, car il ne s'agira plus nécessairement de l'endroit où elles font des affaires.
L'industrie de l'automobile en est un exemple. Des modèles populaires peuvent être construits à différents endroits dans le monde avec des pièces provenant de divers pays. La japonaise Honda a récemment annoncé que l'un de ses modèles populaires au Canada serait importé de Chine. Un récent article publié dans Forbes mentionnait que la Chine est maintenant le plus grand marché de GM et qu'en 2011, une voiture GM était vendue toutes les 12 secondes en Chine. Même les marques changent de nationalité : Volvo appartient maintenant à des Chinois et Jaguar et Land Rover, à un conglomérat indien. Entre-temps, les grands indices boursiers mondiaux, comme le S&P500, ne sont plus réservés à l'investissement intérieur, puisque les entreprises qui y sont inscrites sont de plus en plus actives partout dans le monde.
Tout comme les entreprises, les investisseurs qui épousent le changement peuvent profiter du nouveau portrait de l'économie mondiale. En diversifiant votre portefeuille à l'échelle mondiale, vous profiterez de la croissance, peu importe si elle se produit ici ou ailleurs.
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